Colloque « Construire la paix au Proche Orient par la promotion de la diversité culturelle et religieuse »

Colloque

« Construire la paix au Proche Orient par la promotion de la diversité culturelle et religieuse »

 Paris le 12 décembre 2019

 

Ce discours a été filmé et envoyé au colloque parce que Sa Béatitude a préféré rester avec son Peuple dans cette situation délicate.

En préambule, permettez-moi de remercier M. François Fillon car cette conférence intervient à un moment crucial pour le Proche Orient, marqué depuis plusieurs mois par de vives tensions populaires et des manifestations nombreuses.

En raison des manifestations l’Irak traverse depuis deux mois des moments très difficiles que l’on peut même qualifier de chaotiques. Ces manifestations n’ont pas de précédent quant au nombre, à la diversité des participants et au type des revendications. Ces manifestations sont un mouvement populaire pacifique qui n’a rien à voir avec les considérations de partis politiques ou du sectarisme. Ces jeunes sont désespérés par une classe politique qui depuis 2003, n’a fait que des discours et des promesses. La corruption, l’injustice, la pauvreté, le chômage, le faible niveau des services publics, tout cela renforcé par l’émigration de l’élite ont conduit à un profond désespoir. Ce que demandent ces manifestants c’est un pays civique avec une démocratie pluraliste permettant la participation de tous les Irakiens sans exception. Ils aspirent à avoir une vie libre et digne pour eux et pour leurs enfants.

Le nombre de morts et de blessés est élevé, certaines routes sont bloquées, de nombreuses écoles et universités sont fermées, le mouvement dans la rue est presque paralysé. Néanmoins il faut reconnaître que le gouvernement essaie de mener certaines réformes cependant les manifestants les trouvent insuffisantes et continuent à demander le changement d’un régime qu’ils jugent sectaire et corrompu. A ce stade, il n’y a pas de dialogue, les positions des manifestants et du gouvernement se font écho sans se répondre. Cette situation de blocage conduit chaque jour un peu plus le pays vers l’inconnu.

Je fais le vœu que ce colloque soit un premier pas afin d’éclairer l’avenir de notre région sur le chemin de la paix. En effet, la paix est une formation, il est nécessaire de s’y entraîner, de la travailler. Bien sûr, la paix est un défi mais nos différences qui en apparence nous divisent permettent que nous soyons en réalité complémentaires. Chaque composante de nos pays à un talent à offrir à la société toute entière.

Par ces différences, par ces complémentarités, nous dépendons naturellement les uns des autres : lorsque je sais que j’ai besoin de mon voisin, je fais encore plus attention à lui et à vivre en paix avec lui. Aujourd’hui il est nécessaire de sortir de nous-mêmes pour travailler de manière simple et concrète à construire la paix : « Heureux les artisans de la paix ! » dit Jésus (Mat 5:8).

Pour construire la paix dans nos sociétés, le développement d’une citoyenneté réelle est une condition nécessaire pour le Proche Orient.

  1. Aujourd’hui il y a chez les irakiens et au Proche Orient un nouvel état d’esprit mais les clivages demeurent profondément ancrés.

Près de deux ans après la reconquête de Mossoul, notre pays est traversé par un paradoxe :

Il y a une grande aspiration parmi les irakiens à ne plus vivre en décalage par rapport à la modernité et à tourner enfin la page des guerres et des divisions. La plupart des personnes que vous pourrez interroger en Irak vous diront vouloir tourner la page des divisions et du sectarisme parce que le sectarisme abolit le statut de la citoyenneté et du citoyen.

Et pourtant, la société irakienne semble être toujours marquée par de profondes lignes de fractures.

Les clivages qui segmentent la société irakienne sont en effet nombreux. Ils sont d’origine tribale, ethnique, religieuse ou encore culturelle. Il faut vous imaginer qu’aujourd’hui, dans un certain nombre de régions rurales d’Irak, l’appartenance à une tribu est le premier repère identitaire. Pourtant cela serait trop simple si être membre d’une tribu suffisait à définir votre identité. En réalité ces personnes sont membres d’une famille qui appartient à un clan qui fait lui-même partie d’une tribu.

À cette réalité tribale il faut ajouter l’appartenance religieuse : beaucoup de tribus sont-elles mêmes divisées entre chiites et sunnites.

Si vous superposez, l’appartenance tribale, la religion, les choix politiques et la fierté géographique, vous comprenez l’urgence qu’il y a à favoriser une cohésion nationale bâtie sur l’appartenance commune à la même Cité. Grâce à cette communauté irakienne et à son identité forgée dans un alliage qui mélange notre histoire millénaire et les récentes souffrances des guerres, il est urgent de faire de nos différences, des complémentarités qui favorisent une dynamique d’échange plutôt qu’une logique de division.

  1. La citoyenneté est la seule solution pour aller au-delà des divisions. La citoyenneté est la seule solution pour l’avenir de l’Irak et de notre région. Cette citoyenneté doit être pour tout le monde ; tous doivent y être intégrés ; c’est sous sa tente que tous seront protégés quelle que soit leur appartenance ethnique et religieuse. La notion de citoyenneté permet de mettre fin aux discriminations et aux exclusions, comme c’est le cas en Occident démocratique. L’appartenance citoyenne fait qu’il n’y a plus de majorité religieuse ou ethnique ni même de notion de minorité. La citoyenneté permet que tous soient protégés parce que tous sont soumis à la même loi.

Cependant pour que la citoyenneté devienne réelle et ne reste pas un concept vague, il est nécessaire qu’elle s’incarne concrètement dans le fonctionnement des services publics irakiens. Il est nécessaire que l’Irak s’inspire de la démocratie pour que les postes de fonctionnaires, par exemple, ne soient plus attribués en raison de liens familiaux ou d’appartenance mais seulement en raison de compétences. Si les Irakiens savent que leurs enfants ont tous les mêmes chances de réussir, ils se sentiront plus pleinement citoyens. Si les Irakiens savent que le policier qui les contrôle est là parce qu’il a réussi un concours sur la base de ses compétences, ils le respecteront plus. C’est toute la relation entre les citoyens et les représentants de l’Etat qui changera de manière positive.

  1. Quel est l’impact de la religion sur la citoyenneté ?

Pour nous chrétiens, la citoyenneté fait partie intégrante de notre culture aujourd’hui. Nous nous félicitons de la séparation de la religion et de la politique. Le discours religieux devrait se concentrer courageusement sur la défense des droits de l’homme. Les membres du clergé doivent tenir leur rôle prophétique dans la société pour défendre la dignité humaine et la justice. Dieu est amour et miséricordieux et celui qui n’a pas d’amour dans son cœur, ne connaît pas le sens de la religion.

Le conflit interconfessionnel est un scandale. C’est un crime que les gens soient persécutés à cause de leur foi, comme c’est arrivé en Irak, en Syrie ou encore en Égypte par exemple.

Nous, les citoyens de religion chrétienne, avons beaucoup souffert du sectarisme et de l’extrémisme islamique. C’est ce qui a poussé notre peuple à émigrer. En 2003, le nombre des chrétiens en Irak était d’environ 1 876 500 (un million huit cent soixante-seize mille cinq cents). Actuellement, les chrétiens sont moins d’un demi-million en raison de la persécution et de l’émigration. Pourtant les chrétiens sont une part importante de l’histoire et des origines de l’Irak mais aujourd’hui dans les manuels scolaires il n’y pas même pas une ligne qui parle de notre histoire et de notre religion. Il n’est pas fait mention de ce que nous avons donné à nos frères musulmans et offert à notre pays.

Pour que la citoyenneté prenne toute sa place en Irak, il est évident qu’il ne faut pas tenter de nier la place qu’occupent les religions dans l’histoire de notre pays. Au contraire, la citoyenneté doit être un moyen pour que les religions et les courants spirituels se libèrent du poids de la politique et puissent se consacrer à veiller au bien des âmes de leurs fidèles et à pratiquer la charité. Libérées du rôle politique que l’histoire de l’Irak les a amenées à avoir, les religions pourront à nouveau remplir leur vraie mission.

  1. Pour qu’une citoyenneté concrète, étape essentielle sur le chemin de la paix, s’impose en Irak et au Proche Orient il est nécessaire de faire évoluer plusieurs points concrets

Pour sortir des grands discours, voici quelques résolutions concrètes que nous souhaiterions voir appliquées dans notre pays et plus largement dans la région :

1- Une constitution qui garantirait la citoyenneté à tous dans le cadre d’un fonctionnement démocratique libéré du jeu des tribus et des appartenances pourrait permettre la coexistence harmonieuse de TOUS les citoyens. Concrètement, pour que chacun se sente citoyen, il est nécessaire de faire disparaître la mention de la religion sur les papiers d’identité et les actes administratifs. Une telle décision est loin d’être anecdotique. Au-delà de la disparition de nombreuses distinctions et discriminations à cause de cette mention sur les papiers d’identité, elle permettrait une plus grande liberté religieuse. Il en découlerait la possibilité pour une femme de garder sa religion si par exemple son mari devenait musulman. Les enfants de ce couple ne seraient plus automatiquement déclarés musulmans.

2- Interdire avec fermeté les discours de haine et de fanatisme, est une étape importante pour faire baisser le niveau de violence verbale et physique qui alourdit l’atmosphère de nos sociétés. En outre, cela implique d’éliminer les pratiques tribales d’un autre temps consistant à se venger ou à considérer les autres religions comme infidèles.

3- Dans cette période de l’après Daech, le défi majeur est l’éducation. Pour cela il est nécessaire de réformer les manuels scolaires et de les purifier de tout discours de haine, de violence ou de vengeance. Ce travail a déjà été mené dans d’autres pays du Moyen-Orient, comme au Liban, grâce à la fondation Adyan. Il est donc possible.

4- D’un point de vue juridique, nous avons besoin d’une autorité pour garantir une interprétation juste du droit et établir une jurisprudence actualisée. Il est aussi nécessaire de sensibiliser le grand public aux droits de l’homme et aux principes de la citoyenneté et de l’égalité.

5- Naturellement, notre peuple a besoin d’infrastructures nouvelles au sortir de cette guerre contre Daech. Pour réconcilier un peuple avec lui-même il est nécessaire qu’il puisse se rencontrer et commercer, or hormis une ligne de train il n’existe aucun transport public en Irak aujourd’hui. De la même manière il est important d’encourager les investissements qui permettent aux jeunes d’avoir un travail. De la même manière il est urgent de renforcer nos infrastructures essentielles dans le domaine de l’eau et de l’irrigation, de la santé et bien sûr de l’éducation.

6- Enfin, si nous voulons avoir une ligne directrice je crois qu’il est nécessaire de tirer parti du « Document sur la fraternité humaine » signé aux Emirats Arabes Unis par le grand Imam d’Al Azhar, Ahmed Al Tayeb et Notre Saint Père le Pape François. Ce texte est un point de repère essentiel si nous voulons une véritable « convivialité ».

Toutes ces mesures, si elles étaient mises en place progressivement, permettraient l’avènement d’une démocratie heureuse et d’un Etat de droit en Irak et dans les pays du Proche Orient.

 




 

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